Robert Parker: Ange ou Démon ?

Robert Parker: Ange ou Démon ?

robert_parker_2Comme beaucoup d’amateur de vins, j’ai commencé à constituer ma cave en la remplissant abondamment de sacro-saints vins de Bordeaux car le vin de Bordeaux est incontournable, car le vin de Bordeaux est ce que l’on fait de mieux et de plus clinquant pour trôner sur la table du repas dominical, car une bouteille avec une belle étiquette, un château et un nom qui en jette, ca assure mon Tintin. Le reste du vignoble français et  du monde m’était alors inconnu et n’était que quantité négligeable.
Pour moi qui vient d’une famille où l’anisette et le whisky prévalent de loin sur les grands crus, la route fut longue et laborieuse, parsemée de rencontres plus ou moins heureuses et surtout « d’encyclopédies vinesques » que j’ai dévoré avec avidité pour essayer de rattraper mes lacunes. Quand à 25 ans, on ne sait pas que Léoville Las Cases est un grand cru de Saint Julien (Médoc), je peux vous assurer que c’est un vrai chemin de croix avec étape prolongée à chacune des quatorze stations. M’intéressant de plus en plus au monde du vin, j’ai par la force des choses (pouvait il en être autrement ?) rencontré mon gars Robert Parker un beau matin de Septembre, quelques jours avant une mémorable foire aux vins.

capitaine_haddockParker m’évoquait alors une marque de stylo plume qui avait accompagné mes années de faculté.
Robert ? ah la vache, tu parles d’un prénom… Et pourquoi pas Maurice ou  Raymond tant qu’on y est ? Et c’est qui ce Robert Parker ? Le critique le plus influent dans le monde du vin, rien que ca ? ah bon… fais z’y péter le livre que je regarde ce soir… euh… Effectivement 1200 pages, j’allais avoir du mal à ingurgiter ce pavé vinesque en quelques jours. Je pris donc le parti de décortiquer consciencieusement au fil des mois toutes les infos fournies par ce « Guide Parker des vins de Bordeaux » pour comprendre et assimiler les paroles du « Grand Gourou ».
Voila, une histoire d’amour démarrait qui allait durer de nombreuses années; je fus baigné de ses propos et je reprenais à mon compte SES conclusions qui se voulaient être LA vérité… Normal, quand un Pape Clément 2001 est noté 96/100 et que ce même Pape Clément 1997 n’est noté que 87/100, la conclusion est simple: vous préférez acheter le 2001 car il est censé être meilleur; moi, pauvre béta, je faisais comme tout le monde.
Il faut dire que c’est quand même vraiment génial ce système de notation sur 100 points: en un instant, vous savez si un vin vaut la peine que vous vous y intéressiez, si le prix affiché est  intéressant et en corrélation avec la note obtenue. Lorsque vous découvrez le monde du vin sans autre formation, une note sur 100 appuyée par un commentaire compréhensible par le commun des mortels vous fait aimer cet homme providentiel; Robert Parker devient instantanément votre bâton de pèlerin, votre référent pour une compréhension aisée de ce flot d’appellations, de châteaux et de cépages tous inconnus qui vous submergent alors.
Pour ne rien gâcher, le Rapport Qualité Prix et le consumérisme (l’intérêt du consommateur) est La ligne de conduite revendiquée haut et fort par Robert Parker himself.
Super !
Pour faire simple et être complètement honnête, je n’ai longtemps acheté que des vins ayant une note supérieure à 90/100, 88/100 me paraissant être à l’époque une mauvaise note (ce qui est le plus souvent et malheureusement le cas; un 88/100 est ressenti comme la sanction d’un vin « moyen » par les propriétaires de vignobles prestigieux).
robert_parker_1Je reprenais donc à mon compte l’adage qui court chez les gens du métier: « En dessous de 90/100, c’est invendable; au dessus de 90/100, c’est introuvable« . En effet, depuis les années 80, le système de notation sur 100 points s’est étendu au monde entier: l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et of course les grands vins de Californie: impossible d’échapper aux vins parkerisés et surtout à la note, cette note qui fait ou défait des réputations, qui provoque l’envolée des cours ou la mévente… Le pire (ou le meilleur), c’est que tous les grands dégustateurs, revues et ouvrages se rapportant au vin ont adopté la note sur 100, les français de la RVF, du guide Hachette et les sieurs Bettane et Desseauve continuant à faire de la résistance avec des notes /20 et des petites ***. La résistance à l’impérialisme américain, y’a que ca de vrai ma bonne dame, c’est ancré dans nos gênes de gaulois 🙂
Bon, comme tant d’autres, j’achète moi aussi une partie de mes bouteilles en me référant à la sacro sainte note Parker; suis je pour autant parkerisé  et donc formaté (de gout)? Suis je lobotomisé ? Suis je à ce point influencer par la lecture de ses ouvrages et par ses commentaires repris en cœur par les publicitaires et propriétaires de châteaux pour mettre en avant la qualité de leurs vins et LEUR note Parker ?
Oui, je crains que oui… Enfin dans une certaine mesure puisque je n’achète plus guère de Bordeaux depuis quelques années maintenant. J’ai donc réussi, après de gros efforts, à guérir de la maladie de Parkerison (mais pas de la note /100 qui reste un étalon de dégustation) pour malheureusement attraper d’autres maladies, et je vous en reparlerais plus tard car le sujet est vaste; il faudra aborder la RVFite chronique, la Guidhachette virale  ( et passagère) puis la Bettanittedessauve  aigüe, la plus redoutée de toutes ;-).

parker_latour_pauillacExemple de notation: Château Latour à Pauillac, un cru du Bordelais plus que commenté
— Guide des vins de Bordeaux —

+ Comment calcule ton une note Parker sur 100 points ?
Tous les vins ont au départ 50 points (serait ce alors une note sur 50 et non sur 100 ?). A la dégustation, sont attibuées les points suivants comme suit:  5 points pour la robe du vin, 15 points pour le nez, 20 points pour les arômes et la finale, 10 points pour la qualité d’ensemble du vin et le potentiel d’évolution. Voila. Vous voila fin prêt à distribuer des notes sur 100..

+ Les tranches de notations sont donc les suivantes:

guide_parker_bordeauxde 50 à 59: vin à éviter
de 60 à 69
: vin inférieur à la moyenne
de 70 à 79
: vin moyen
de 80 à 89
: vin au dessus de la moyenne à très bonde 90 à 95: vin excellent
de 96 à 100
: vin exceptionnel
Simple et efficace, le système Parker est il infaillible ?

Hanna Agostini, ex proche collaboratrice de Robert Parker pour la France, tente de nous montrer les travers de ce système (et de l’homme) au travers d’un livre témoignage qui se veut objectif sur le Mythe Parker; je vous invite donc, comme je l’ai fait moi même, à une bonne lecture pour cette fin d’été:
>> « Robert parker, anatomie d’un mythe » aux éditions Scali (23€).
Portrait non autorisé du plus grand dégustateur de tous les temps.

robert_parker

+ Ce livre est il un simple livre à charges ?
Beaucoup de témoignages rapportés, de faits superposés et additionnés qui donnent une note plutôt salée à la finale. Certaines « preuves » rapportées de l’incompétence, de la négligence ou de la fainéantise de Robert Parker (à mettre à jour ses notes de dégustation, les plateaux de maturité et les dates d’apogée notamment) ne souffrent aucune contestation; il suffit de prendre un de ses ouvrages, celui consacré au Bordeaux par exemple, pour se rendre compte de la véracité des propos d’Hanna Agostini et donc des faits relatés.
En vrac, il est reproché au gars Robert de nombreuses redites, l’emploi à profusion de commentaires surannés  et d’anciennes notes de dégustation non réactualisées (du Wine Advocate) dans ses ouvrages à succès qui sont donc bourrés, selon elle, d’innombrables non sens et contre sens,  d’informations simplement fausses (un « nouveau chai » qui à aujourd’hui 15 ans d’âge, un propriétaire décédé depuis belle lurette, un virage dans les vinifications qui date de 10 ans etc.).
Rajoutez des commentaires limités en nombre (dans son ouvrage culte sur les vins de Bordeaux, seulement 12% des châteaux Bordelais  reçoivent l’honneur de la critique et ont leurs vins commentés sur plus de 3000 vins mentionnés), une déontologie qui ne « serait » pas toujours respectée (cadeaux, articles bienveillants pour des amis vignerons ou négociants, invitations  diverses et variées etc.) et l’image renvoyée du critique n’est guère réjouissante.
D’autres propos me paraissent plus sujet à caution, à vous de vous faire votre propre avis. Je ne vais pas faire un résumé du livre. On notera quand même que pas une seule fois, les capacités hors normes de ce dégustateur d’exception ne sont remises en cause et c’est là, la moindre des choses et la preuve d’une certaine objectivité…

Toujours est il que ce livre répond à de nombreuses questions:
+Comment est il devenu LE dégustateur incontesté, quel a été son parcours ?
+ Pourquoi ce système de notation sur /100 a t’il révolutionné le monde du vin ? (et « révolutionné » n’est pas un euphémisme).
+ Pourquoi Robert Parker est il seul maitre après Dieu sur la place de Bordeaux et notamment sur les primeurs ?
+ Pourquoi fait il, quoiqu’on en dise, la pluie et le beau temps sur le vignoble mondial, pourquoi sa note a t’elle autorité de force jugée ?etc.

Une chose est sûre, il n’est pas arriver là par hasard; le gars Robert possède quelque chose que vous n’avez pas et que je n’aurais je pense jamais: une mémoire d’éléphant doublée d’un nez exceptionnel et de papilles de compétition qui lui permettent de gouter des centaines d’échantillons sans perdre pied, de s’en souvenir et de proposer des synthèses pertinentes sur un millésime. Et oui, il faut vous y résoudre: Robert Parker à un nez et des papilles de Maranello 550 et nous, pauvres ers, devons nous résigner aux attributs d’une skoda Felicia… C’est la vie. N’est pas un critique hors normes qui veut. Respect.

Je vous laisse vous faire votre propre opinion au travers de cet excellent bouquin qui vous apportera un éclairage sur LE Mythe… Alors, Robert Parker, ange ou démon? Robert Parker est il, malgré lui, le fossoyeur du vignoble mondial ? L’uniformisation du gout des vins est il de son seul chef ? Les vignerons ne seraient ils pas un tant soit peu responsables ?
A vous de voir…

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